24 Nov, 2017

Mariana Otero (réalisatrice)

« J’ai beaucoup aimé le film de François Caillat, Une Jeunesse amoureuse.

Je trouve la construction et la mise en scène d’une rigueur exemplaire, elles permettent d’entrer dans son histoire tout en gardant de la distance. Ce n’était pas évident de rester sur ces plans de Paris, la nuit, à l’aube... mais cela fonctionne très bien. Le réalisateur arrive à chaque fois à nous faire sentir un univers particulier. Il a fait le choix d’un texte off plutôt factuel, et cela nous permet aussi de le considérer comme un personnage.

Le film est très émouvant et il dégage une grande tristesse. Une tristesse lumineuse et précise. »

Mariana Otero
Réalisatrice de Entre nos mains (2010) et de Histoire d’un secret (2003)

Dominique Cabrera (réalisatrice)


" Il avait dix-huit ans à Paris, il commençait d’aimer et son lycée n’était pas mixte. Il arpentait les rues de Paris seul, à deux, en moto, en auto, en amis, en aveugle, en amoureux… Il a trente ans à Paris et celle qu'il aime et qui l’aime pendant qu’il en aime aussi une autre se penche un peu trop loin par la fenêtre.


Entre ces deux dates, dans le Paris des années 70, François raconte une jeunesse amoureuse et c’est d’abord la musique de cette jeunesse qu’on écoute.  J’entends Jeanne Moreau dans Jules et Jim. « On s'est connus, on s'est reconnus, 
On s'est perdus de vue, on s'est r'perdus d'vue, 
On s'est retrouvés, on s'est réchauffés, 
Puis on s'est séparés. Chacun pour soi est reparti, 
Dans l'tourbillon de la vie. »
Ils sont toujours là aujourd’hui les lieux qui ont vu passer le tourbillon de la vie de François. Alors il les filme. Il filme des rues, des squares, des fenêtres, des immeubles, des ponts, des rues, des quais, des parcs. « On avait trouvé un petit logement à louer, rue de Vaugirard, rien que pour nous deux. »
 
Paris devient la carte des adresses de l’amour, la carte du tendre des paris de la jeunesse et il nous semble voir passer François la main dans la main d’une jeune fille aux genoux d’agneau fragile. Ils descendent la rue vers la chambre de la première fois. Les filles ne prenaient pas la pilule. « C’est là que nous faisons l’amour, il y a la chambre, le lit, pas le mode d’emploi. On a dix-huit ans… »
Ils sont toujours là les lieux qui ont vu passer François et ses amours. Il les regarde en face. C’est le temps qu’il regarde, le temps qu’il fait et celui qui passe. La lumière change, quelqu’un traverse.  C’est la nuit, des voitures tous phares allumés foncent.  C’est le matin, à la sortie du lycée, des ados, la vie est là, douce et  violente, indifférente à celui qui se souvient. « Une fille, un garçon qui marchent dans la ville, qui s’embrassent dans un escalier sombre. » Il est toujours là l’escalier et la ville.  Ils restent les lieux, elles restent les lettres qu’elles lui ont écrites, elles restent les photos qu’il a prises, qu’elles ont prises, elles restent les images tremblées des films de vacances. Ils restent et nous passons. « Et tôt serons étendus sous la lame Et des amours desquelles nous parlons Quand serons morts n’en sera plus nouvelle Pour ce aimez-moi cependant qu’êtes belle. »
 
Je me demande souvent ce qui nous pousse nous la modeste cohorte des filmeurs autobiographes à faire des films avec la chair de notre chair, avec la chair de ceux que nous aimons au risque de mal faire, au risque de faire mal. Risque terrible et qu’on ne se pardonne jamais. En regardant, en écoutant le film de François, la réponse éclate à chaque plan. Notre vie est un roman dont les lettres s’effacent aussitôt que la lumière le touche. Alors vite, nous risquons le coup de dessiner quelque chose du bout des doigts avec la poussière irisée, avec la merde qui s’y est prise... Que faire d’autre ?
 
Alors François filme  les lieux, les rues, les adresses de ses amours… « Enfin nous habitons ensemble. La cohabitation est très joyeuse, deux sœurs avec leurs amoureux incognito, c’est vraiment la belle vie. » La belle vie comme elle est belle dans la voix de François. Il tache de se souvenir avec précision de ce qui s’est passé, de comment cela s’est passé et il le raconte de sa voix pleine de charme. Sa voix pleine de charme. Elle en a du charme la voix de François, un charme indéniable qui nous entraîne en musique à travers les années, les visages, les corps. Je songe au mot charme, le charme, la séduction, le charme, l’arbre dur et blanc des bords d’étang, le ch du chuchotement du charme, l’arme du charme,  il y a aussi le charme, l’envoûtement. « Sa voix qui sitôt m’envoûta... » L’ envoûtement il en est beaucoup question dans “Une jeunesse amoureuse”. L’envoûtement d’une silhouette aperçue, l’envoûtement d’une étreinte répétée, l’envoûtement d’un lien qu’on ne peut défaire, l’envoûtement de ce qui revient. “La Treizième revient... C'est encor la première”.

En écoutant la voix de François raconter une jeunesse amoureuse, je pensais  à ce que l’on cherche, à ce que l’on fuit dans la répétition des amours, le sens et le non-sens de la répétition, les sens et le non-sens des répétitions et des variations, ce que l’on ne peut changer jusqu’au jour où l’on s’y brise.  Quand la charogne apparaît dans le corps de l’amour, le réel brise le charme. Alors peut-être peut-on commencer de vivre et de faire… « Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
 Ce beau matin d'été si doux : Au détour d'un sentier une charogne infâme
 Sur un lit semé de cailloux.” Faire un film c’est faire une expérience, avec le temps et l’espace, les images et les sons. Rompre les charmes, c’est lutter avec l’ange, tenter de sortir du labyrinthe des miroirs, parvenir à reconnaître qu’il y a un autre et du réel… C’est à cela je crois que s’attelle le film, ce cela je crois qui fait qu’il travaille longtemps en nous.  Tenter d’y voir clair, en orchestrant des images, des sons, la vie erratique et tenter de faire œuvre de cette expérience intime, un spectacle. Ce n’est pas le moins troublant de ce film que l’auteur en soit aussi le personnage principal, la construction, le leurre véridique. C’est peut-être ce dédoublement que nous cherchons quand nous nous lançons dans l’entreprise  autobiographique. Moi et l’autre construire le film, moi et tous les autres que je suis, s’accepter double, multiple, composer du sens et du non-sens avec le non-sens et avec le sens. Heureusement qu’il y a les sens, la sensualité, la certitude de  l’instant, l’évidence plaisir qui donne parfois le la à notre musique sans queue ni tête.
Dans cet effort de dédoublement, d’éclatement contrôlé, le spectateur devient le tiers qui nous protège, l’ami à qui l’on prête l’écoute bienveillante, celui qui saurait qu’il y a quelque part un fil d’Ariane, d’ailleurs il travaille à le trouver, celui qui saurait qu’on peut échapper au Minotaure. Et nous spectateurs, à regarder l’exercice, nous éprouvons de la confiance, du plaisir, de la peur, du soulagement… Alors, c’est possible ! Il y est parvenu. Il a marché sur un fil au-dessus de sa vie, de ses défaites, de ses éblouissements, il a marché sur le fil là-haut, il a eu le vertige, il aurait pu tomber, il est tombé, il s’est rattrapé, il a peut-être fait tomber quelqu’un, sans le vouloir, elle est tombée sur le bitume. Nous savons bien que nous aussi nous avons peut-être sans le vouloir, sans le savoir, fait tomber, laisser tomber quelqu’un.  Une vie que nous avons croisée s’est abîmée  faute d’un regard, d’un appel, d’un mot. Nous n’avons peut-être pas eu le courage de regarder le gouffre aussi longtemps que François, nous n’avons peut-être pas eu le courage d’y plonger pour rapporter du nouveau.
Jamais je n’ai entendu un homme raconter ainsi comment il a aimé celle-ci, rencontré celle-là, cru, menti, perdu, retrouvé. Jamais ? Pas tout à fait. J’ai déjà entendu un homme me raconter cela. C’était dans l’intimité et la confiance d’un nouvel amour. Il racontait, je racontais les autres avec tendresse peut-être parce que toutes ces amours semblaient conduire à notre bonheur naissant.  C’est un autre cadeau que François nous fait de nous croire, nous spectateurs, capables d’écouter une voix qui parle à une oreille aimée.
 
Et dans le noir de la salle nos souvenirs, nos images  intimes s’associent aux siennes… Nous y sommes dans le film. Le sait-il quand il passe au tu. C’est d’elle, c’est d’elles qu’il parle et soudain il dit tu… N’est ce pas à nous aussi qu’il dit tu ?  Nous sommes celles qu’il a aimées, nous sommes lui qui les a aimées, nous sommes elles qui l’ont aimé, peut-être parce que nous ne les voyons pas tout à fait… Filmées de biais... Une photo tremblée, un geste dérobée, un profil flou, une poignée de cheveux, deux yeux de ciel. Elles ne seront pas épinglées nues sur le mur, exposées à la curée. Elle, elles, tu, chacune est singulière, aucune n’est éclairée de la lumière crue qui nous la ferait reconnaître dans la rue.  C’est toi, tu te reconnaîtras peut-être, singulière et anonyme, protégée, projetée. Car ces elles, ces tu, ce sont d’abord celles qu’il a projetées…
 
« Je la vois passer devant moi et je me dis que c’est la femme dont j’ai toujours rêvé…  le coup de foudre est réciproque, ce soir-là, je décide de changer ma vie…  je brise tout pour disparaître dans la nature avec une inconnue.  »
Pourquoi fait-il cela ?  Il n’y a pas de pourquoi. Il y a seulement des comment. Que cherche-t-il ainsi ? Qui cherche-t-il  ainsi qu’il rencontre par instants et qui s’efface quand le charme s’évapore ? C’est lui, c’est nous, et ce n’est pas le moindre charme de ce film de chercher un sens (giratoire) aux coups de barre de nos désirs. C’est ainsi que nous sommes nous-mêmes ballottés, transportés par l’évidence du désir. C’est ainsi que nous renversons nous aussi la table pour nous jeter dans des bras inconnus… Dans la rue d’à côté, il y a peut-être l’adresse de l’amour de demain, on embrassera le nouvel amour sur le banc où le souvenir de l’ancien se tient encore. C’est ainsi, nous le savons bien quand nous marchons dans Paris. C’est là qu’on s’est embrassés, l’année suivante j’ai loué cet appartement sous les toits et qu’est-ce qu’on s’est déchirés et au bout de la rue s’ouvrira la porte d’une autre vie, d’un autre je. Paris est un roman. Encore, encore, encore. Encore aimer, encore souffrir, encore mourir.
N’est-ce pas cela que nous cherchons dans le nouvel amour ? Un nouveau roman, une promesse, un regard, un climat, des mots pour tenter devenir enfin un des autres que nous sommes. Ce film, c’est peut-être aussi cela, un regard, des mots pour qu’advienne un autre François. Il est beau d’être capable de se tenir dans sa vie toute crue. Il est beau François dans son film, dans sa fragilité et dans sa force. Car bien sûr, c’est lui que nous voyons, qui se peint, qui cherche et qui change au fil des photos prises à côté de ses amoureuses, de ses amantes, de ses aimées, de ses disparues.  « Déjà ! » comme chante Jean Champion dans Muriel d’Alain Resnais.
S’il y a des chansons dans ma tête ce soir, c’est que le film de François chante. Il a l’ambition de la grande forme rhizomatique du roman moderne et la modestie de la chanson qui s’entête « à la pointe d’un sein, au secours de ma main, dans ta bouche inventée au-delà de l’intime… » Que c’est amusant et que c’est triste et que c’est bon de se souvenir de celui « pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous... devant quoi l’on s’traînait comme traînent les chiens... avec le temps, va, tout va bien» ."

Dominique Cabrera,
réalisatrice de Nadia et les hippopotames (1999),
Le Lait de la tendresse humaine (2001),
Folle embellie (2004).

Jean-Pierre Thorn (réalisateur)


" Un film - poème vibrant - fragile et puissant, tendre et cruel, beau comme tout… d’un cinéaste déambulant dans le Paris d’aujourd’hui sur les traces de ses amours.
François Caillat - avec une sincérité et une pudeur qui forcent le respect - explore l’homme, qu’il fut et qu’il est devenu, à travers le souvenir des premières femmes qui l’ont construit et le constituent.

Film bouleversant d’un homme qui revisite son passé, essaye de comprendre, tente de faire revivre chacune des amoureuses qui peuplent sa vie et qui, ici, n’ont pas de prénom : de la lycéenne maladroite du square d’Alboni, à l’Egyptienne philosophe de la rue des Gâtines, à la dissidente chilienne lumineuse de Nogent-sur-Marne, à la sauvageonne jamais apprivoisée de la rue Basfroi, à la comédienne, ivre d’absolu, de la rue des Rosiers…
Une ode à Paris, ses labyrinthes, ses recoins, ses jardins publics, ses angles perdus, ses portes cochères, ses chambrettes mansardées, ses quais de Seine, ses squares délicieux.
Toute une géographie amoureuse se déroule sous nos yeux ensorcelés : « Un jour tout disparaît et il reste seulement les lieux pour s’en souvenir » : cage d’escalier sombre des premiers émois au métro Passy, angle fascinant de l’appartement studieux derrière Gambetta, volets des amours cloîtrés sous la canicule du HLM de Nogent, rideaux diaphanes de l’ancienne fonderie devenue squat, doux bruissements d’une bâche rue des Rosiers ou tag hiéroglyphe mystérieux au coin de l’immeuble…

Déambulation lancinante et musicale, entrelaçant bribes d’architectures, déplacements en métro aériens, fragments de photos jaunies, mots d’amour, dessins tendres, télégramme froid, bouts de films amateurs «super 8» et extraits des premiers films de jeunesse.
Tout se devine, rien ne se voit : étonnante mosaïque - puzzle amoureux - pour questionner le passé, travailler sur soi, s’interroger sur le pourquoi de cette tension, de cette soif de dépassement, de cet effort désespéré où réside sans doute « l’héroïsme de l’amour » ?
Et finalement - au-delà cette histoire intime et singulière - celle d’une génération qui avait 17 ans en 68.
Ce qui m’a toujours bouleversé au cinéma c’est l’art de capter des éclats de vie fugitive qui ne se reproduiront jamais plus, cet art de saisir l’éternité d’un instant face à l’avancée inexorable de la mort.
À travers l’innocence des objets et des espaces, refaire vivre, intactes, les traces de l’émerveillement d’une rencontre puis de sa disparition. Pour tenter de ne pas oublier ! "
    « … Alors, ô ma beauté, dites à la vermine
    Qui vous mangera de baisers
    Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
    De mes amours décomposés ! »
    (“Les fleurs du Mal”, Ch. Baudelaire)

Jean-Pierre Thorn
Réalisateur de Faire kiffer les anges (1996),
On n'est pas des marques de vélo (2003), Allez Yallah ! (2006),
93, la belle rebelle (2011)


Mariana Otero (réalisatrice)

"Le film est très émouvant et il dégage une grande tristesse. Une tristesse lumineuse et précise."

Guy Baudon (MEDIAPART)

"D'un sujet éminemment personnel et intime, François Caillat en fait une œuvre qui nous touche, nous émeut et nous invite à visiter notre propre histoire."

Mathilde Blottière (TÉLÉRAMA)

"François Caillat signe un beau film élégiaque, traversé des fragments d'un passé placé sous le signe de la passion. Une autobiographie poétique où vibre l'universalité des sentiments."